
Sonia n’avait peut-être pas coché tous les critères validant une soirée de mariage réussie, mais elle s’en moquait.
Guillerette et un poil pompette, elle se dirigeait vers les toilettes du club en traînant son imposante robe de mariée. Ce qui comptait le plus pour elle, à cet-instant-là, c’était la présence d’un WC spacieux adapté aux fauteuils roulants des personnes à mobilité réduite.
Jusqu’à présent, tout semblait bien se passer.
En coulisses, les serveurs employés par la société organisatrice d’événements festifs « Percher & co. » s’apprêtaient à servir les plateaux de petits fours sur les longues tables décorées avec goût que le maître des lieux avait choisi de disposer directement sur les pistes.
« Quitte à changer les moquettes la semaine prochaine, autant les achever ce soir. Vous avez carte blanche », Sonia lui avait-elle entendu dire à Gégé, son mari.
La réputation de Ricardo, le gérant du complexe, n’était pas usurpée : franc du collier, entier, pas le genre à tourner autour du pot.
Tant mieux, avait-elle pensé, je déteste les gens qui attendent une éternité avant de se décider à ne pas prendre de décision.
Et Ricardo avait ajouté, sans que l’on sache vraiment vers qui l’attaque était dirigée : « De toutes façons, elles (les moquettes) ne seront pas pires que chez l’aut’ con ».
Sonia avait ri.
Fêter son mariage dans un club de padel, c’était une décision osée que, pour l’instant, elle ne regrettait pas. Avec Gégé, ils avaient longuement hésité entre une fête grandiose au Clos des Lys et une soirée intime en famille.
Lors d’un after game bien arrosé succédant à un tournoi P25 remporté par Gégé, Ricardo avait lancé un « t’es pas cap de te marier chez moi » que Gégé, bien aidé par l’alcool, avait pris au mot.
Défi validé par Sonia.
Ce serait Can Padel.
Sonia longea le club house côté parking, et distingua Roger.
Assis sur une chaise San Miguel, littéralement coincé entre les deux pistes. l’oncle disc-jockey, que personne n’aurait choisi s’il n’avait pas fait partie de la famille, pas même pour animer la kermesse de l’école primaire de Saint-Paul de Fenouillet, s’attelait à ambiancer la foule en délire.
Plus concrètement, tandis que Roger, penché sur le smartphone à Sonia, faisait défiler les titres et lançait la playlist de sa nièce chérie, les petits haut-parleurs placés aux quatre coins du bâtiment en tôles de bardage crachaient la musique.
« Punaise, le succès de la soirée repose uniquement sur la qualité du wifi et du bluetooth, ça craint », pensa Sonia avant de pouffer. « N’est pas geek, n’est pas Cristobal (1) qui veut, hein ! »
Quelques septuagénaires improvisaient des pas de danse. Les plus fringants d’entre eux, Annette et Jeannot, fredonnaient « Quand la musique est bonne, bonne, bonne… ».
Occupant l’espace et l’esprit des invités, les enfants couraient dans tous les sens, heureux de se mouvoir dans cet espace de jeu atypique.
De fait, ils profitaient : les traces de doigts s’accumulaient sur les vitres des pistes, des verres d’Oasis ou de Pepsi se renversaient sur les moquettes bleues et, à l’extérieur, les terrains de pétanque qui, la veille, étaient plats et jouables, ressemblaient maintenant à un décor de science-fiction, un croisement entre la dune du Pilat, la plage bombardée d’Omaha Beach, et la surface de la lune.
En temps normal, la vue de ces différents tableaux aurait provoqué une syncope chez Ricardo. Mais aujourd’hui, les bons sentiments débordaient, c’était jour de fête à Saleilles.
« C’est quand même un beau mariage… « pensa Sonia en poussant la porte des toilettes.
Contrairement à son mari, catalan non pratiquant, mais catalan tout de même, Sonia était originaire des Fenouillèdes, une région dont la principale caractéristique est d’être géographiquement floue, à cheval sur deux départements, les Pyrénées-Orientales et l’Aude (2).
Les parents de Sonia y vivaient une retraite paisible, au cœur du petit village de Caudiès-de-Fenouillèdes, tout près de la mairie, mais aussi de la petite église de la Nativité de Notre-Dame, qui avait accueilli la cérémonie religieuse.
Presque une heure de route séparait l’église de Can Padel, et Sonia avait bien senti que cette interminable procession n’avait pas été du goût de tous les invités.
« Quitte à fêter ça dans un club de padel, autant aller au plus près, à Rivesaltes », avait-elle entendu.
« Pas question », avait instantanément tranché Gégé, « c’est ici que j’ai remporté mon premier P25 ».
Argument validé par Sonia, qui avait ensuite usé de toute sa bonne humeur pour détendre l’atmosphère, passant de l’un à l’autre, remerciant plus qu’il ne fallait, s’attachant à n’oublier personne.
18h. Les discussions et les petits groupes se formaient. Certains invités ne s’étaient pas revus depuis le baptême du petit Thomas. Il y en avait des choses à raconter.
« Il aurait pas pris dix kilos, le Maxou, depuis que sa femme l’a quittée ? », susurra Baptiste à l’oreille de Natacha, qui, trop heureuse de se confier à quelqu’un qui n’avait pas encore été atteint par la rumeur qu’elle avait elle-même répandu, ajouta « M’en parle pas, il parait qu’elle le trompait depuis au moins cinq ans avec son prof de yoga. »
Maxou fronça les sourcils.
Sa femme, Josy, venait de s’inscrire à l’aquagym de Calicéo.
Partout, les flatteries hypocrites, les bons mots ironiques, les tapes dans le dos, sincères ou pas, se multipliaient. On riait, on buvait, on papotait, on colportait.
C’était un mariage comme les autres, avec des cons comme les autres.
Sonia referma le verrou de la porte des toilettes, se retourna, et se regarda dans le grand miroir made in GIFI qui lui faisait face. Elle se trouva jolie.
Tandis que lui revenait à l’esprit l’image de son Gégé engoncé dans un costume de marié un poil trop petit, elle esquissa un sourire et se souvint aussitôt de ce fameux jour où Gégé et elle s’étaient parlés pour la première fois.
Allongés sur le trottoir, coincés sous un vélo de la Poste, cela leur avait valu le premier fou rire d’une longue série…
Était-ce ça le vrai bonheur ?
Sonia était la factrice du quartier de la gare de Perpignan.
Pas particulièrement fière de ce boulot qui consiste à avaler les kilomètres dans le seul but de distribuer des lettres et, de plus en plus souvent, des petits colis Amazon, elle l’aimait pourtant beaucoup, ce job.
Son métier de factrice, elle ne l’aurait échangé contre aucun autre, et pas seulement parce qu’il lui permettait de garder la ligne et une excellente condition physique.
Non, si elle adorait grimper sur son vélo siglé La Poste, c’était essentiellement pour ce moment hors du temps où elle ajustait son casque audio sur la tête, et où elle partait littéralement en roue libre au son des premières notes d’un des innombrables tubes de Jean-Jacques Goldman.
Elle montait alors le volume de son iPhone à son maximum, et elle commençait à pédaler.
Et quelles que soient les conditions climatiques (pluie, vent, neige), elle se mettait à chanter à gorge déployée, telle une candidate à The Voice qui n’aurait rien à perdre, et surtout pas son public.
On l’admirait et on la respectait pour ça, Sonia, pour ce détachement et cette bonne humeur permanente qui la rendaient imperméable au danger et au ridicule.
Toujours coquette, pas sophistiquée, Sonia était simplement belle.
Tout juste s’était-elle accordée un brin de fantaisie symbolisé par ce petit dollar tatoué à la base du cou, un petit dessin qu’elle dévoilait systématiquement en s’attachant les cheveux en arrière pendant la période des fêtes de fin d’année.
Pourquoi à ce moment-là ? Pour la vente des calendriers, pardi !
Son petit numéro des étrennes, rodé au fil des années ? Simple et efficace.
1. Je pose l’index de ma main gauche sur le petit $ tatoué sur mon cou, et je souris langoureusement.
2. En fonction du sexe et de l’âge du client, je pose l’index de ma main droite sur la photo d’un paysage de montagne (le Canigou, de préférence) ou sur celle d’une portée de chattons, ou sur celle d’un couple de sangliers.
3. Je souris en simulant la tristesse.
4. Je me saisis du billet de 20€ que l’on me tend, je l’enfile dans mon sac banane, je dis merci beaucoup Monsieur Boudu ou Madame Fitoune, et je pédale.
C’était ainsi, elle savait y faire, Sonia la factrice.
Un matin de printemps, sur le trottoir d’une rue sinistre et bruyante, entre le Boulevard des Pyrénées et l’avenue du Général de Gaulle, Sonia triait tranquillement son courrier, comme elle l’avait fait des centaines de fois.
La bicyclette tenait en équilibre entre ses jambes.
Elle chantonnait « Je marche seule, sans témoin, sans personne, que mes pas qui résonnent…je marche seule…», et s’apprêtait à continuer sa tournée.
L’homme d’une trentaine d’années qui venait de sortir du hall de l’immeuble sis 9 rue Valette, était pressé.
Lorsqu’il avait délicatement soulevé le coussinet gauche du casque de Sonia pour lui demander « J’ai du courrier ? », elle avait sursauté et perdu l’équilibre.
Le poids de la sacoche pleine de courrier l’avait entrainée vers le sol, et il avait tenté de la soutenir, en vain.
Il s’était retrouvé allongé sur le trottoir.
Elle s’était retrouvée allongée sur lui.
Parfois, c’est simplement comme ça que débutent les histoires d’amour.
La suite de l’idylle avec Gégé n’avait pas été un long fleuve tranquille, loin de là, mais le présent effaçait tout. Entourés de la famille et des potes, ici et maintenant, ils venaient de se marier. C’était le plus beau jour de leur vie.
On toqua une première fois à la porte des WC grande taille, mais Sonia ne répondit pas.
Toc…toc…, une seconde fois. « Deux minutes, j’arrive !!!, cria-t-elle. »
Elle avait beau s’être entrainée plusieurs fois depuis la réception de son habit de lumière, elle en arrivait toujours à la même conclusion : c’est vachement chiant de pisser avec une robe de mariée.
Sonia se leva, laissa retomber la boule de jupon qu’elle maintenait difficilement entre ses bras, et la robe retrouva sa splendeur.
Elle se lava les mains, s’assura que l’eyeliner waterproof avait bien joué son rôle lorsqu’elle avait versé quelques larmes au moment de l’échange des alliances. Elle remit en place les petits pics à cheveux qui parsemaient son chignon.
Comme toutes les femmes en ce jour béni des vendeurs de dragées, elle avait voulu avoir l’air d’une princesse.
Mais à vrai dire, ce qu’elle admirait maintenant dans le miroir, se dit-elle, c’était une reine.
On toqua encore. « J’arrive, merde !!! »
Elle se dirigea vers la porte des toilettes, la déverrouilla, et se sentit aussitôt violemment poussée vers l’intérieur.
–« Qu-est-ce que-que vous voulez ? bafouilla-t-elle.
-Je suis venu pour toi…répondit placidement l’homme d’une soixantaine d’années vêtu d’un jogging Ellesse. Il occupait presque tout l’espace (3).
Assieds-toi.
–Mais on est dans les toilettes !!!!
–Je sais bien. C’est l’endroit qui te correspond le mieux, alors assieds-toi sur le trône, et ferme-la.
–Pardon ? »
La ruade heurta Sonia de plein fouet, et elle manqua de tomber, cassant le talon de dix centimètres de son escarpin droit.
-« Mais qui êtes-vous, enfin…
-Tu ne me reconnais pas ?
-Nooon… gémit la factrice.
-Je suis le président du Comité.
-Le président du Comité ?
-Oui, le président du Comité des fêtes de Sournia. Vous avez réservé la salle communale Pierre Perret il y a un an, sans acompte. Et hier, toute la journée, j’ai tout fait décorer par mon équipe de bénévoles. Je vous ai fait confiance, et voilà le résultat.
L’homme avança, mit la main dans son sac banane Lacoste, et en sortit un objet, qu’il brandit aussitôt.
Et tandis que l’urine et les larmes commençaient à couler de concert, Sonia pensa que la dernière image qu’elle emporterait dans la tombe, c’est celle de la lumière des spots se reflétant sur la lame d’un couteau.
À suivre….
(1) Restaurateur propriétaire de l’enseigne Chez Cristobal, connu autant pour la qualité de ses tacos au saumon que pour les fiestas organisées à quelques mètres de Can Padel.
Fiestas qui, au demeurant, attirent du monde, et notamment des gens à qui il a parfois semblé opportun, faute de places sur la voie publique, de se garer à l’intérieur du complexe appartenant à Ricardo.
Ce crime de lèse-majesté donnera l’occasion à votre narrateur de vous raconter une autre histoire, davantage tournée vers l’horreur et le suspense.
(2) C’est tout ce que votre narrateur vous racontera concernant les Fenouillèdes, le fait que les habitants des Fenouillèdes ayant l’occitan comme langue officielle expliquant peut-être cela.
(3) C’est le jogging qui occupait tout l’espace, pas l’homme, l’homme étant sec, et le jogging un peu petit, décidément.

Si vous avez un truc sympa à dire, merci. Sinon, faites le 17 !